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Quatre belles mères pour le cri d’une…

par David Bouchet

D’abord les salamaleks avaient toujours tendance à s’éterniser.

On faisait le tour de la famille, enfants, parents, proches ou éloignés, on faisait l’état des lieux de la maison, de la cour, la santé des moutons, comment allaient les affaires aussi, les activités plus ou moins lucratives , et aussi tout ce que cette petite vie avait de ludique, de léger, d’existence…Ca pouvait prendre du temps de saluer la belle famille, comme une surenchère, ça serait presque à celui qui aurait le dernier mot, une spirale de politesse… Trente minutes après, sous le fromager, accroupis sur la natte en plastique, les pieds à l’air, on se disait encore bonjour.

En fait j’aimais bien l’atmosphère dégagée par cette cour, l’ambiance familiale, où chacun vaquait à ses occupations sans bousculades ni cris, comme dans une foire silencieuse. Une cinquantaine de personnes vivaient dans cet espace-là…L’espace familial de Khady.

Je n’avais réussi qu’à identifier le père. Femmes, mères, tantes, jeunes filles, jeunes hommes, enfants, nourrissons, tous m’avait déjà été présentés, mais aussitôt les cartes de ce jeu des sept familles en une seule s’étaient comme qui dirait éparpillées, mélangées.

Le père, Baba, comme une statue statique, monument monumental en boubou de basin, trônait, sévère et imperturbable, au milieu de cette fête. Le chapelet à la main, il égrainait ainsi les douceurs et les misères que lui avait révélées l’existence. Il se remémorait probablement les rues de Paris, les coups de balais, les regards complaisants ou racistes de ses hôtes français, les jours qu’ils lui restaient avant la retraite. Son chapelet était sûrement le témoin de tout cela et de quelques mystères aussi…Quarante ans d’émigration avaient, à n’en pas douter, marqué cet homme, qui coulait sa retraite au soleil cuisant de Bakel, ville perdue aux confins de trois frontières, véritable four de boulanger. « Back to Hell » dirons-nous en langage rock n’roll. Et moi, bon toubab bien rouge, je venais de marier sa fille, parisienne comme moi, sénégalaise d’origine. Je venais donc de débarquer à Bakel, trois mois de congés sans solde, pour les formalités traditionnelles, les remerciements et les salamaleks.

C’était une chance, je veux dire, le vieux était d’une tolérance remarquable, un sage, et apparemment, puisque j’étais là et encore en vie, il n’avait émis aucune objection au mariage de sa fille avec un blanc-bec, comme ça aurait pu le faire dans un milieu traditionnel comme celui des Soninkés. Bon, il avait fallu passer à la mosquée, conversion en bonne et due forme, je m’appelais maintenant Bakary. Bakary Goskrzynski… Bon, ça faisait un peu étranger à tout, mais quoi ?… La vie est un carrefour, un embouteillage, dans une cohue de chèvres, le mouton passe inaperçu… Enfin presque !… Moi le toubab à Bakel-les-braises, j’essayais de me distiller. Faire du copier-coller, ressembler à un Soninké, seulement Khady m’éloignait toujours de l’arc-en-ciel idéal :

« T’es toubab chéri, tout blanc, y’a rien à faire, on te repère des kilomètres à la ronde. »

Et le Baba donc n’en avait cure de ma peau blanche…Du moment que je fréquentais la mosquée. Il me disait régulièrement :

« Bakary, c’est la prière qui importe, la foi…Si tu es fidèle, tu peux même marier une deuxième femme, et puis trois et quatre comme moi…C’est permis… »

Khady, c’est sûr, n’aurait pu supporter d’entendre ça. C’étaient là des propos d’hommes, dits entre hommes. Les femmes d’ici n’avaient rien à voir avec tout ça.

La mère de Khady, Aminata, que je finissais par vite repérer, était la seule à avoir rejoint son mari dans l’émigration. Elle parlait français bien mieux que le vieux Baba. Lui n’avait fait que balayer les rues du 10è arrondissement parisien. Elle, elle avait servi des plats de riz à des cantines entières d’immigrés de tous pays, elle avait travaillé au service social des foyers Sonacotra, elle avait eu des copines arabes, françaises, polonaises. Elle avait acheté des croissants à ses enfants tous les dimanches matin. Cette brave femme était rentrée elle aussi au pays, suivant son mari, et elle s’y réadaptait parfaitement. Elle avait trois co-épouses qui la détestaient cordialement pour le simple fait qu’elle avait été par chance la première épouse, qu’elle avait vécu « là haut », parlait le français et semblait la favorite du vieux.

Là aussi, c’était une veine, la mère de Khady m’appréciait semble-t-il, bien qu’elle n’était pas très bavarde. Une retenue que j’attribuais à la présence gênante et obstinée de la quatrième épouse du vieux, Fatou. Elle était sa plus jeune épouse, à peine plus âgée que moi. Et depuis peu, elle me collait littéralement au dos. Pour ne pas faire scandale, la mère de Khady ne disait rien, car une petite embrouille dans une si grande famille et c’est le début d’une guerre civile.

D’abord je ne m’aperçu de rien.

Chaque fois que ma Khady vaquait à ses occupations, marché, visite aux différents alliés familiaux, ou tout simplement qu’elle fût affectée au poste de cuisinière, car ce poste se transmettait tous les jours de femme en femme, comme un relais, chaque fois donc que je pouvais me retrouver seul dans cette immense cohue familiale, j’avais la Fatou sur le dos. Cette quatrième belle mère me suivait l’air de rien, et lorsque je m’immobilisais, elle tournait autour de moi, dans un manège ménager de pure fiction, elle ramassait une marmite, un seau, le reposait plus loin, elle balayait devant mes pieds, elle mouchait tel nourrisson qui venait de me tendre la main. Et tout ce cirque sans un seul regard.

Voilà en fait comment je ne m’en étais pas aperçu.
Le regard a valeur de parole.
Fatou ne m’avait jamais regardé, du moins je n’avais jamais croisé son regard.
Ainsi, elle ne m’avait jamais parlé.

Cela devenait oppressant alors que je m’en étais rendu compte. Fatou la sangsue ne me lâchait plus. Je n’en soufflais mot à Khady de peur qu’un ouragan ne vienne ravager la concession familiale. Et je commençais finalement à prendre goût à ce petit jeu auquel je me prêtais maintenant allègrement.

Je passais désormais le plus clair de mon temps à me positionner dans cette cour de manière à pouvoir faciliter le travail de Fatou. Son travail, c’était m’intriguer, me perturber, voire m’exciter… Et son regard que je ne croisais toujours pas, et son corps qui maintenant dansait devant moi, moulé dans un pagne indigo, et mes yeux qui se faisaient de plus en plus pesants sur cette femme qui, je devais toujours m’en souvenir, n’était autre qu’une de mes quatre belles mères.

Avec finesse et entêtement, Fatou et moi jouions un drôle de jeu.

Aminata, la mère de Khady, avait très tôt découvert le manège. Mais encore, par je ne sais quelle loi du mariage polygame, ou de telle vertu familiale africaine, ni Baba le père, le mari, le chef, ni Khady, la fille, l’épouse, la responsable, n’avaient été mis au courant.

Je ne sortais plus de cette cour, je me mélangeais à ses membres tout en veillant que Fatou fût là, derrière ou devant moi, je souhaitais ardemment que nos yeux se rencontrent.

Mais rien n’y faisait.

Puis il y eut ce soir sans lune, cette nuit sans étoile, ces rythmes de percussions au loin que moi, seul, semblais entendre, moi qui ne trouvais pas le sommeil.
Khady dormait aux anges, dans le silence de ses rêves.
La cour aussi semblait muette et vide.

Ce n’est pas le hasard si je suis sorti de notre chambre cette nuit là. Dans la pénombre de la cour, l’ombre s’avança vers moi, puis fît un demi-tour.
Le boubou fantôme se fondit dans le noir, derrière le grand fromager.

Comme aimanté, je le suivi.

Fatou d’abord plaqua sa main contre ma bouche, ses yeux alors me brûlèrent la rétine, puis mon estomac implosa. Sous le pagne gris, son corps se dévoila à mon désir le plus sublime.
Debout contre l’arbre nous nous prîmes dans une étreinte brutale et silencieuse.
Puis la pénombre s’enfuit devant la lumière.

Une bougie à la main, dans la stupéfaction et l’outrage, Mère Aminata ne pu retenir son cri.

Maintenant, c’est sûr, je suis mort.

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